« On veut le Bac, pas la Bac! »
Le Narval peut être n'importe qui, personne, et tout le monde à la fois.
TRIBUNE. Narval publie cette prise de parole de Jaouad Zemmouri. L'enseignant chercheur et professeur de physique prend la parole en marge des manifestations des lycéens.
Le docteur Jaouad Zemmouri est un des experts mondiaux de la physique appliquée aux lasers. Il enseigne au département de physique des lasers, atomes et molécules de la fac de Lille, en plus d'être inventeur et entrepreneur dans la recherche de solutions à des problématiques de développement durable basées sur la dynamique des systèmes complexes. Si vous n'avez pas compris : c'est un spécialiste des trucs compliqués. C'est donc logiquement que Narval publie ses réflexions sur la gronde des lycéens.
Je suis physicien des systèmes non linéaires. Dans ces systèmes, ce n'est pas l'intensité d'une force qui provoque la rupture, c'est la manière dont les éléments sont couplés entre eux. Quand le lien entre un individu et la collectivité dépend de sa situation (aidé s'il prouve sa pauvreté, oublié s'il gagne un peu plus, soupçonné s'il demande), le système devient instable. Les tensions s'accumulent sans canal pour se dissiper. Puis il bascule.
Les images de ces dernières semaines ne sont pas une cause. Elles sont un symptôme : celui d'un couplage rompu entre la République et une partie de ses enfants.
Nous avons dépensé des milliards en dispositifs, en plans, en guichets. Chacun, pris isolément, se défend. Mais l'ensemble traite les gens comme des bénéficiaires à gérer, et non comme des citoyens à qui l'on fait confiance.
Ne pas confondre la colère et la casse
Depuis la mi-septembre, des centaines d'établissements ont connu blocages ou rassemblements : 416 au 29 septembre, selon le ministère de l'Éducation nationale. Que réclament ces lycéens ? Des professeurs devant les classes. Des bâtiments dignes. Des classes moins surchargées. Moins d'angoisse face à Parcoursup. Rien qui ressemble à un caprice : c'est la demande d'un service public qui fonctionne.
Ceux qui incendient un lycée ne défendent pas l'école. Ils la détruisent, et ils doivent répondre de leurs actes. Mais si l'on ne voit dans cette jeunesse que des casseurs, on commet deux erreurs. On insulte l'immense majorité qui manifeste pour pouvoir apprendre. Et on s'interdit de comprendre pourquoi une minorité bascule.
Ce que voient nos enfants
Face à ces images, deux réflexes s'affrontent. Les uns veulent punir, les autres veulent apaiser à coups de mesures et de crédits. Les deux passent à côté de l'essentiel : aucune somme d'argent n'a jamais fait tenir une société. Ce qui la fait tenir, c'est le sentiment, chez chacun, d'en faire partie.
Posons plutôt la vraie question : que voit un lycéen de 2026 quand il regarde autour de lui ?
Il voit ses parents compter. Les courses, le plein, le loyer, les fins de mois qui commencent le 15. En France, plus d'un mineur sur cinq vit sous le seuil de pauvreté : 22,4 % en 2024 selon l'Insee, soit près de 2,9 millions d'enfants. Ces enfants-là sont aujourd'hui dans nos lycées.
Il voit que le travail ne protège plus. Que ses parents travaillent et galèrent quand même.
Il voit qu'à 18 ans il sera majeur, électeur, contribuable, mais qu'en règle générale il n'aura droit à aucun revenu minimum avant ses 25 ans. Citoyen pour les devoirs, mineur pour les droits.
Et il entend tout le monde lui décrire son avenir comme incertain : climat, dette, emploi, logement.
Un jeune qui grandit dans ce paysage n'a pas besoin qu'on l'assiste. Il a besoin qu'on lui dise qu'il compte.
Citoyens, pas assistés
Être assisté, c'est devoir prouver qu'on manque pour avoir le droit de recevoir. C'est attendre au guichet, être contrôlé, être soupçonné. Être citoyen, c'est l'inverse : on a sa place parce qu'on appartient, et l'on contribue parce qu'on appartient.
Un citoyen, c'est quelqu'un qu'on reconnaît, sans qu'il ait à mendier sa place. C'est quelqu'un dont on attend quelque chose : qu'il s'engage, qu'il contribue, qu'il réponde de ses actes. Et c'est quelqu'un à qui l'on tient parole : l'école qu'on lui promet a des professeurs, l'avenir qu'on lui décrit a un chemin.
Reconnaissance, exigence, parole tenue. Nos lycéens vivent aujourd'hui l'inverse : on les ignore jusqu'à ce qu'ils bloquent, on ne leur demande rien, et la promesse de l'école n'est pas tenue. On ne fabrique pas des citoyens ainsi. On fabrique de la défiance.
La reconnaissance appelle l'engagement. Une République qui dit à ses jeunes « tu es des nôtres » est en droit de leur demander en retour : engage-toi. Dans ton quartier, dans une association, au service d'une cause qui te dépasse. Les étudiants que j'ai formés, les lycéens qui défilent aujourd'hui, ne demandent que cela : être utiles, et être reconnus.
Une quatrième fois
La France a su, à trois reprises, faire de ses habitants des citoyens : en 1789, avec l'école de la République, puis en 1945 avec la Sécurité sociale. Chaque fois, elle a choisi d'investir dans les personnes plutôt que de gérer leur détresse.
Arrivé de Fès à Lille en 1981, boursier de l'État marocain, j'ai trouvé ici une université ouverte qui m'a formé sans rien me demander d'autre que de travailler. Je sais ce que produit un pays qui investit dans un jeune.
Les lycéens de Nantes et de Lille ne demandent pas qu'on les calme. Ils demandent qu'on les compte. Il est temps d'une quatrième fois.