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Mangas et pétrodollars : le Disneyland saoudien de Macron a déjà tout d'un fiasco

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Benjamin Jung

Journaliste, auteur et réalisateur, il travaille sur les conflits modernes, la politique internationale, les affaires, le crime organisé, les violations des droits humains et les musiques extrêmes. Il est directeur de la rédaction de Narval.

Mangas et pétrodollars : le Disneyland saoudien de Macron a déjà tout d'un fiasco
Troud

Le joli projet à 6 milliards d'euros d'Emmanuel Macron et du prince saoudien MBS a déjà du plomb dans l'aile. Derrière les promesses, le projet accumule déjà obstacles juridiques, mirages financiers et catastrophes éthiques.

C’est ce qui s’appelle avoir le sens des priorités. En visite officielle à Paris, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (« MBS » pour les vendeurs d’armes et les intimes) est venu les bras chargés de cadeaux. Dans ses bagages : la promesse d’un chèque maousse de 6 milliards d'euros pour ériger trois parcs d'attractions du côté de Cergy-Pontoise. Le clou du spectacle ? Un complexe entièrement dédié aux mangas. Il faut dire que Manu et MBS se sont découvert, lors d'un tête-à-tête à Riyad, une passion vibrante commune pour Sangoku et Dragon Ball. Rien de tel qu'un bon dessin animé pour resserrer les liens diplomatiques et oublier les petits tracas du quotidien comme l'effondrement de l'hôpital, la détresse des agriculteurs, la guerre et les canicules à répétition.

Sur X (ex-Twitter), l’Élysée n'a pas tardé à sortir le grand jeu : 22 000 emplois promis, une « annonce sans précédent » et du « jamais-vu » depuis l'arrivée de Mickey à Marne-la-Vallée. Il faut dire que le choix du Val-d’Oise ravive de doux souvenirs. C’est là que trônait jadis le parc à thème sur la littérature française Mirapolis, inénarrable fiasco des années 80 inauguré en grande pompe par Chirac et le chanteur Carlos, cette tentative tricolore de rivaliser avec les Américains s'était rapidement fracassée contre un mur de dettes, avant de fermer définitivement ses portes dans un bide retentissant en 1991. Mais cette fois, juré craché par le service de presse de l'Élysée : le Grand Paris Express et les pétrodollars garantiront le succès du manège.

Pétrodollars volatils et diplomatie du mirage

Le projet doit être porté par Qiddiya Investment Company, la filiale dédiée aux loisirs du fonds souverain Public Investment Fund (PIF). Mais dans les faits, l'Arabie saoudite traverse une passe budgétaire singulièrement délicate. Le plan de transformation « Vision 2030 » avait été échafaudé sur la base d'un baril de pétrole flirtant avec les 100 à 110 dollars. Manque de pot, l'or noir peine aujourd’hui à dépasser les 80 dollars, et les investisseurs étrangers ne se bousculent pas vraiment aux portes du Royaume pour concrétiser les rêves pharaoniques du prince.

Résultat des courses : la monarchie a déjà dû mettre un coup de frein brutal à plusieurs de ses ambitions les plus démesurées. Le chantier de « The Line », cette cité futuriste en forme de longue ligne étroite miroitante censée s'étendre sur des centaines de kilomètres en plein désert, a été drastiquement revu à la baisse. Même punition pour le mécénat culturel à l'international, à l'image du partenariat mirobolant avec le Metropolitan Opera de New York, dissous au printemps dernier pour cause de tiroir-caisse vide. Pour certains spécialistes du Moyen-Orient, voir Riyad engager 6 milliards d'euros dans la banlieue parisienne au moment même où le régime réduit la voilure chez lui ressemble fort à une illusion d'optique. D'autant que le projet brille par son flou artistique : aucune date d'ouverture n'est avancée, aucun calendrier de chantier n'est arrêté, et le thème des deux autres parcs reste mystère et boule de gomme.

Clou du ridicule de l'annonce : selon les révélations du Monde, il manque toujours au pharaonique projet un élément essentiel : l’autorisation d’utiliser la marque et les personnages de l'univers Dragon Ball, créé par Akira Toriyama. Plusieurs sources concordantes au courant des détails de ce super deal ont confirmé au quotidien que ledit projet n’a pas obtenu cet indispensable sésame. Sauf qu'au Japon, où les entreprises protègent jalousement leurs licences et personnages, négocier des droits d’exploitation s'avère complexe. Pour Dragon Ball, la donne s'est encore compliquée après le décès d'Akira Toriyama en 2024, les droits étant aujourd'hui morcelés entre plusieurs acteurs (la Toei, la Shueisha et Bandai Namco).

Pas de morale dans les petits arrangements entre amis

Mais alors, pourquoi un tel raffut médiatique ? Pour Bernard Haykel, professeur d'études du Proche-Orient à l'université de Princeton, cité par L'Express, MBS s'offre là une opération de « public relations » à moindres frais. Financer des montagnes russes et des mascottes de Super Saiyan permet de repeindre le régime aux couleurs attrayantes de la modernité et du pop-art. Côté français, cette tonitruante annonce de fête foraine a le mérite bien pratique d'occuper l'espace médiatique et de faire oublier d'autres sujets de discussion diplomatiques nettement plus toxiques… quelques jours seulement après la signature d'un pacte de défense stratégique entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan.

Quant aux fâcheuses questions éthiques, prière de les laisser au vestiaire avec son qamis. Interrogé sur l'opportunité d'ouvrir grand la porte du territoire national à un régime régulièrement dénoncé par les ONG pour ses vagues d'exécutions record et l'assassinat barbare du journaliste Jamal Khashoggi en 2018, l'Élysée n'a pas cillé. La consigne est claire : « À aucun moment quand on attire un projet, on cherche à donner des leçons ailleurs. » Une belle leçon de Realpolitik décomplexée. Dans la patrie des Droits de l'Homme, on fait tourner manège, on attache bien sa ceinture, on ferme les yeux et sa gueule, et on admire les feux d'artifice.

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