Le RN, le capital et les ultra-riches PARTIE 1/2 : Servir la soupe au Medef
Juriste de formation, il ne dit que la vérité, rien que la vérité.
Plus jamais ça, se jurait-on il y a quatre-vingts ans, quand l’extrême droite avait détruit l’Europe. Aujourd’hui le parti fondé par des SS déjeune au Medef, dîne chez Drouant avec les milliardaires et prend la place de la gauche dans l’arc républicain.
Le 20 avril 2026, Jordan Bardella, prince consort des Deux-Siciles, est reçu officiellement pour un déjeuner avec le bureau du Medef. Il arrive dans le 17ᵉ arrondissement en expliquant qu’il ne vient pas « pour une audition à l’école », (savoureux venant de quelqu’un qui a eu la flemme de terminer ses études) et qu’il n’a « pas l’entreprise honteuse ». Deux semaines plus tôt, c’est Marine Le Pen qui dînait chez Drouant avec Arnault (LVMH), Pouyanné (TotalEnergies) et les dirigeants d’Engie, Accor, Renault, Capgemini, Bolloré & co. Le grand remplacement version RN serait-il celui des promesses sociales, par les cadeaux fiscaux ?
Officiellement, le Medef conserve ses pudeurs de gazelle. Patrick Martin, son président, assure « les yeux dans les yeux » que son mouvement n’a pas basculé du côté du RN. Il explique que les patrons pensent avant tout à leurs carnets de commande et leur trésorerie et que c’est sous ce prisme qu’ils s’interrogent sur l’offre des formations politiques. À partir du moment où les poches se remplissent, peu importe d'où vient l'argent, même s’il précise « qu’il n’y a pas une sensibilité LFI exacerbée ». Faudrait voir à ne pas trop déconner non plus.
De l'anti-marxisme au néolibéralisme : la xénophobie comme fil rouge
Les idées économiques du FN/RN n’ont pas toujours été simple à suivre. Ne pas aimer les Noirs et les Arabes ne faisant pas un programme complet, il a fallu remplir les tracts avec quelques lignes de programme économique. Et si la xénophobie a toujours été la ligne directrice, le programme économique a beaucoup varié, ressemblant plus à une girouette qu’à un véritable cap.
En 1972, le groupuscule néofasciste se revendique anti-marxiste. C’est on ne peut plus clair : les chômeurs, les syndicats et l’État sont des parasites. Le père Le Pen, tortionnaire des colonies, se rêve à l’époque en Reagan français, le chapeau de cow-boy en moins. Mais à la chute du Mur de Berlin en 1989, le FN abandonne peu à peu son programme ultralibéral pour un nationalisme antimondialiste.
À l’arrivée de fifille et après d’une moitié de changement de nom, le Front devenu Rassemblement effectue un virage à 180 degrés et le programme s’oriente franchement vers le protectionnisme social. La retraite à 60 ans, les nationalisations temporaires, des taxes sur les multinationales et les délocalisations... En novembre 2011, sur France 3, Marine Le Pen assume : « Que les entreprises du CAC 40 soient en désaccord avec mon projet, c'est une caution que mon projet va dans le bon sens. Ce sont les 1% qui se sont gavés pendant des années, pendant que le peuple payait la facture. » On passe de Thatcher à Révolution Permanente. Florian Philippot, énarque chevènementiste et vice-président du parti de 2012 à 2017, accentue ce virage protectionniste, contre le libéralisme à l'européenne et anti-mondialiste. L’électorat ouvrier semble séduit, mais la bourgeoisie s’évanouit.
Après le départ de Philippot en 2017 et avec l'arrivée de Bardella en 2022, c'est (encore !) un changement de cap. Le RN effectue un virage ultralibéral : économies budgétaires, baisse des impôts sur la production, simplification des normes, suppression des cotisations foncières et cotisations sur la valeur ajoutée... Tout pour « libérer l'entreprise » !
Le barrage déplacé à gauche
Le RN semble avoir fait ses devoirs de classe d'économie et avoir révisé son Milton Friedman. Le parti tient maintenant des discours typiques de l’école néoclassique, la seule acceptable pour les milieux financiers. C'est la clé pour devenir respectable, faire partie de l’arc du bloc bourgeois, rebaptisé « arc républicain », et enfin passer pour un parti tout à fait respectable.
Pourtant, les présidents du Medef ont longtemps renâclé à encenser l’extrême droite. Le baron Seillière, patron des patrons de 1998 à 2005, appellait explicitement à faire barrage au FN en 2002 au nom des valeurs républicaines (et de la lutte contre le protectionnisme, gardons la tête froide). En 2012, Laurence Parisot dénonçait le RN comme héritier direct d’un parti fondé par un tortionnaire en Algérie et un ancien Waffen SS. Pierre Gattaz, dirigeant du Medef de 2013 à 2018 refusait lui tout contact avec l’extrême droite. En 2022, le Medef avait même appelé à faire barrage au RN !
Mais en juin 2024, changement de musique. Le Medef opte pour le ni-ni. Son patron, Patrick Martin, estimait à l’époque que si « le programme du RN (est) dangereux pour l’économie, la croissance et l’emploi » celui du Nouveau Front populaire « l’est tout autant, voire plus ». En gros : plutôt avaler le verre pilé du RN que d’augmenter le Smic pour permettre aux salariés de vivre dignement.
Qu’importent les reculs sociaux et idéologiques, la trahison des valeurs morales, l’autoritarisme... l’important reste l’accumulation. Et finalement quoi de mieux que l’ordre maintenu à la mode totalitaire pour pouvoir faire des affaires en paix ?
Dans son excellent livre Collaborations : enquête sur l’extrême droite et les milieux d’affaires (la Découverte, 2025) le journaliste Laurent Mauduit écrit que pour la première fois depuis Vichy, le patronat estime qu’il est de nouveau possible de collaborer avec l’extrême droite, non par conviction idéologique mais par effroi devant la perspective d’un programme social porté par la gauche.